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Approches Marxistes
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Numéro 15 (fin 2008)
Sur le 34e congrès du Pcf...
 


ACTUALITE DE
LA DICTATURE DU PROLETARIAT

Choix de textes théoriques


par Pierre Martin


L’ANALYSE SOCIAL-DEMOCRATE

« Aujourd’hui il en est tout autrement, du moins dans les pays qui possèdent des institutions tant soit peu démocratiques on a nommé ces institutions la soupape de sûreté de la société. Si l’on entend dire par-là que, dans une démocratie, le prolétariat cesse d’être révolutionnaire et que, se contentant d’exprimer ouvertement son indignation et ses souffrances, il renonce à la révolution politique et sociale, cette qualification est fausse. La démocratie ne peut détruire les antagonismes de classes de la société capitaliste, ni en ajourner l’inévitable résultat final qui est la chute de cette société. Mais ce qu’elle peut faire c’est empêcher, sinon la révolution, du moins maintes tentatives de révolution prématurée et sans chance de succès ; elle peut dispenser ainsi de plus d’un soulèvement révolutionnaire. Elle met en lumière les forces relatives des partis et des classes ; elle ne détruit pas leurs antagonismes, elle n’ajourne pas leurs antagonismes, elle n’ajourne pas le résultat final qui en est la conséquence, mais elle tend aussi à empêcher que les classes ascendantes n’abordent la solution de problèmes pour lesquels elles ne sont pas mûres ; elle tend aussi à empêcher les classes dirigeantes de refuser des concessions quand elles n'ont pas la force de le faire. La direction de l'évolution ne s’en trouve pas modifiée, mais sa marche devient plus continue et plus calme. La poussée du prolétariat dans les Etats un tant soit peu démocratiques n'est pas marquée par des victoires aussi éclatantes que celles de la bourgeoisie pendant sa période révolutionnaire, mais pas non plus par de si grandes défaites. Depuis le réveil du mouvement ouvrier socialiste moderne qui a eu lieu après 1860, le prolétariat européen n’a subi qu’une seule grande défaite la commune de Paris en 1871. La France se ressentait encore du régime impérial qui avait refuse au peuple des institutions vraiment démocratiques ; Une très petite minorité du prolétariat avait pris conscience de lui-même et il avait été acculé à l’insurrection. 

Il se peut que la tactique de la démocratie prolétarienne paraisse plus fastidieuse que celle de la révolution bourgeoise, elle est à coup sur moins dramatique moins théâtrale, mais aussi elle exige beaucoup moins de sacrifices. Cet avantage laisse peut-être très froids les intellectuels et les beaux esprits qui font du socialisme pour se procurer un sport et des sujets intéressants, mais non ceux qui prennent vraiment part à la lutte.

Cette méthode dite pacifique de la lutte des classes, qui se borne à l’emploi des moyens non militaires, tels que parlementarisme, grèves, manifestations, journaux et autres moyens de pression semblable a d’autant plus de chance d’être conservée dans un pays que les institutions démocratiques y sont plus efficaces et que la population y possède plus de perspicacité en matière politique et plus d’empire sur elle-même. »

 Karl KAUTSKY, Le Chemin du Pouvoir, 1909 (Anthropos, Paris 1969) 


« L’opposition de deux courants socialistes n’est pas fondée sur de mesquines rivalités de personnes, mais elle repose  sur l’opposition de deux méthodes foncièrement différentes : la méthode démocratique et la méthode dictatoriale. Les deux courants veulent la même chose : l’émancipation du prolétariat et avec lui de l’humanité par le socialisme. Mais la voie choisie par les uns est tenue par les autres pour fausse et ne pouvant que mener à la ruine…..

Pourquoi donc la démocratie devrait-elle être un instrument inadapté pour déboucher sur le socialisme ?

Ce dont il s’agit c’est de la prise du pouvoir politique. On dit qu’il est vraisemblable que si les sociaux-démocrates obtenaient la majorité lors d’une élection parlementaire dans un pays démocratique où, jusqu’à lors, c’était un gouvernement bourgeois qui était au pouvoir, les classes dominantes n’hésiteraient pas à recourir à tous les moyens de répression à leur disposition pour empêcher l’avènement de la démocratie. Ce serait là, la raison pour laquelle le prolétariat ne pourrait pas prendre le pouvoir politique par la voie démocratique  mais uniquement par la révolution.

Sans doute lorsque dans un état démocratique le prolétariat gagne en puissance, il faut s’attendre aux tentatives de la classe dirigeante d’empêcher, par des moyens répressifs, la réalisation de la démocratie par la classe montante. Mais par-là l’inutilité de la démocratie pour le prolétariat n’est malgré tout pas prouvée. Si, dans les conditions décrites, les classes dominantes ont recours à la violence, c’est parce qu’elles craignent surtout les conséquences de la démocratie. Et leur violence n’aboutirait à rien d’autre qu’au renversement de la démocratie.. »

Karl KAUTSKY, La dictature du Prolétariat, Vienne, 1918


LA POSITION DU PCF

DANS LES ANNEES 70

Une interview de Georges Marchais

Q : Vous avez passionné le débat préparatoire en condamnant la dictature du prolétariat. L’expression sera-t’ elle rayé des statuts ou remplacée au risque de vous faire apparaître comme un révisionniste de la doctrine marxiste-léniniste et de vous faire rappeler à l’ordre ?

R : Comme vous le savez nous préparons notre congrès sur la base d’un document intitulé « Ce que veulent les communistes pour la France ». « La dictature du prolétariat » ne figure pas dans ce projet de document pour désigner le pouvoir politique de la France socialiste pour laquelle nous luttons. Elle n’y figure pas parce que la «dictature du prolétariat » ne recouvre pas la réalité de notre politique et ce que nous proposons au pays aujourd’hui.

Nous sommes en 1976. Nous vivons et nous luttons dans une France, dans un monde totalement différents de la situation d’ il y a un demi, voir un quart de siècle. Nous en tenons le plus grand compte. Agir autrement, ce serait remplacer l’étude  précise et vivante d’une situation réelle par la citation ou encore l’exemple érigés en dogme. Le parti communiste français à été formé à une autre école.

Nous estimons, comme le dit clairement notre projet de document, que le pouvoir qui sera chargé de réaliser la transformation socialiste de la société sera- la classe ouvrière y exerçant son rôle d’avant-garde- représentatif de l’ensemble des travailleurs manuels et intellectuels, donc de la grande majorité du peuple dans la France d’aujourd’hui. Ce pouvoir réalisera la démocratisation la plus poussée de toute la vie économique, sociale et politique du pays en prenant appui sur la classe ouvrière et les masses populaires. Enfin à chaque étape, nous respecterons et ferons respecter les choix de notre peuple librement exprimés par le suffrage universel.

Très brièvement résumé, c’est la voie démocratique et révolutionnaire que nous proposons à notre peuple pour aller au socialisme en tenant compte des conditions de notre époque, de notre pays, d’un rapport des forces profondément modifié en faveur des forces de progrès, de liberté, de paix.

Et bien il est évident que l’on ne peut pas appeler de « dictature du prolétariat », ce que nous proposons aujourd’hui  de la sorte aujourd’hui aux travailleurs à notre peuple. C’est pourquoi elle ne figure pas dans notre projet de document. Un demi - million de communistes en discute démocratiquement déjà depuis plus de deux mois. Si leurs représentants au congrès l’approuvent- comme c’est probable au vu des réunions déjà tenues dans les cellules, sections et fédérations – alors effectivement se pose le problème de procéder à la modification du préambule des statuts du parti. Le congrès aura à décider de la procédure à adopter.

Q : Oui ou non, M Marchais, êtes vous guidé dans vos choix par des considérations tactiques et par l’attitude d’autres forces politiques, par exemple par les progrès du parti socialiste ?

R :  L’idée que la pression d’autres forces politiques expliquerait que nous proposons une voie démocratique au socialisme, sans dictature du prolétariat, est tout simplement absurde. Je vais vous dire pourquoi. Tous les autres partis politiques sont ou sont allés au gouvernement. Qu’ont-ils fait ? Les partis de droite surtout avec Giscard exercent le pouvoir de manière antidémocratique, autoritaire, au bénéfice d’une minorité privilégiée.

Quand il est allé au gouvernement sans nous, le Parti socialiste et François Mitterrand a de même servi les intérêts du grand capital. Et on voit aujourd’hui dans certains pays, comme en Allemagne de l’Ouest, les partis sociaux-démocrates gouverner en portant de multiples et graves atteintes aux libertés, en restreignant la démocratie. En sommes si nous cédions à la pression d’autres forces politiques, nous changerions dans le mauvais sens ; nous irions au gouvernement pour maintenir la domination capitaliste et limiter la démocratie. Or c’est le contraire que nous proposons comme je viens de vous l’expliquer. Et nous le faisons pour une raison simple : nous tenons compte des changements qui interviennent dans la réalité nationale et internationale. En bref, ces changements positifs permettent d’envisager, pour aller au socialisme des chemins moins durs, d’autres chemins que ceux suivis par les peuples qui ont déjà édifié le socialisme. C’est d’autant plus intéressant que cela répond aux conditions françaises. Donc, notre attitude n’est pas tactique mais de principe. Nous définissons, en tenant compte de la situation, le meilleur chemin, le plus court pour aller au socialisme.

Georges MARCHAIS, « Dix questions, dix  réponses pour convaincre », France Inter, 19 janvier 1976

in Etienne BALIBAR, Sur la dictature du prolétariat, Maspéro, 1976


 L'ANALYSE DE MAX ADLER

Max ADLER est l’un des théoriciens de l’austro-marxisme et du conseillisme.

« Dans les chapitres précédents, nous avons cherché à montrer que ni le refus du parlementarisme, ni la revendication du programme communiste, ne peuvent fonder une différence de principe  entre la social-démocratie de gauche et le bolchevisme ; que sur deux points, le bolchevisme ne représente qu’une tactique résultant de conditions historiques et sociales locales et qu’on ne peut la transplanter telle qu’elle n’importe où, bien que nous puissions et devions en tirer aussi  beaucoup de leçons de portée générale. Toutefois il peut sembler qu’il y a encore un point sur lequel subsiste une telle divergence de principe entre la social-démocratie et le nouveau parti communiste (bolchevik) : C’est la position du prolétariat révolutionnaire en face du pouvoir étatique […]

« Les thèses essentielles de l’ouvrage de Lénine (L’Etat et la révolution) sont les suivantes : Marx et Engels nous avaient appris à considérer l’Etat comme la domination de classe de la classe possédante. L’Etat est une machine d’oppression de la classe dominante contre la masse des pauvres et des dépossédés. Ces derniers ne peuvent se libérer  qu’en s’emparant eux-mêmes  du pouvoir de l’Etat  et en remettant la propriété des moyens de production entre les mains de la société, supprimant  ainsi les classes. Mais comme Marx et Engels impressionnés par l’expérience de la commune de Paris, l’ont souligné expressément dans la préface  du Manifeste Communiste en 1872- pour atteindre ce but, le prolétariat ne peut pas « prendre simplement possession de l’appareil d’Etat, tel quel  et le faire marcher pour son propre compte » au contraire il doit comme Marx l’avait déjà exposé dans son ouvrage  «le 18 Brumaire » après la révolution bourgeoisie de 1848, briser cette machine… ».

[…] Nous ne pouvons  toujours pas trouver de différence fondamentale entre nous et le bolchevisme, qui voudrait avoir l’exclusivité de cette doctrine. Si malgré tout, nous ne sommes pas des bolcheviks, il faut en chercher la cause justement dans les conséquences que nous tirons de la doctrine marxiste de la dictature du prolétariat.

[…] Le Manifeste (de Marx et Engels)  caractérise la promotion de la classe ouvrière au rôle de classe dirigeante comme «la conquête de la démocratie » et que selon la définition d’Engels l’Etat ancien doit être remplacé par «un Etat nouveau  véritablement démocratique». Et, de même dans sa critique du projet qui devait devenir le programme d’Erfurt, contestant le fait que le parti n’aie pas mis en bonne place la revendication de la république. Il écrit : « une chose absolument certaine, c’est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme de la République démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat. Comme la déjà montré la grande Révolution française.

Cette relation sans équivoque entre notion de dictature du prolétariat et l’idée de la véritable démocratie demeure en général à l’arrière-plan de la propagande communiste. Et pourtant elle implique la condition essentielle qui décide des la possibilité d’une dictature du prolétariat dans le sens de Marx et d’Engels. Car le prolétariat érigé en classe dominante ne peut devenir réellement un moyen de briser l’appareil d’oppression de l’Etat que lorsqu’il est lui-même je ne dis pas de tous, mais bien des plus importants intérêts populaires qui se dressent contre l’oppression d’une résistance qui englobe les couches économiquement décisives de l’ensemble du peuple.

Les révolutions précédentes ont été des mouvements de minorités, la révolution prolétarienne sera le mouvement d’une majorité écrasante dans l’intérêt de cette majorité. »

(L’auteur poursuit) : « Lénine reconnaît lui-même cette nécessité dans son concept de «dictature démocratique ouvrière et paysanne » il dit d’ailleurs dans « l’Etat  et la Révolution » que la dictature  «comme organisme d’oppression n’apparaît pas ici la minorité de la population comme cela a été le cas à l’époque de l’esclavage, de la féodalité et du salariat, mais la majorité du peuple ».

(La forme russe de cette dictature) provient seulement des conditions politiques sous développées de la Russie. De là provient également le type d’organisation révolutionnaire des bolcheviks avant la prise du pouvoir : Ils avaient renoncé à la conquête des masses pour développer une société secrète d’équipes dirigeantes qui constituait le moteur du mouvement. Il s’agissait seulement d’avoir  des chefs révolutionnaires qui étaient là pour la masse et qui savait ce qu’il fallait faire. De cette manière cette dictature n’est pas du tout une dictature du prolétariat, mais la dictature d’un petit groupe de dirigeants prolétariens, sans compter qu’elle peut même devenir une dictature contre une grande partie du prolétariat, comme en fournit à preuve le gouvernement soviétique actuel qui n’opprime pas seulement la bourgeoisie mais encore tout le socialisme non bolchevik. »

 Max ADLER, Démocratie et conseils ouvriers, chapitre 4 « La dictature du prolétariat », Vienne, 1919


L'ANALYSE DE ROSA LUXEMBURG

Rosa-luxemburg-meeting« Lénine dit que l’Etat bourgeois est un outil qui sert à opprimer la classe ouvrière, l’Etat socialiste, un outil pour opprimer la bourgeoisie. Cette conception simpliste ne tient pas compte de l’essentiel : La domination de classe de la bourgeoisie ne requière pas l’éducation et la formation politique de toute la masse du peuple, du moins pas au - delà de certaines limites fort étroites. Pour la dictature prolétarienne, cette éducation est l’élément vital, l’air sans lequel elle ne peut exister. « Grâce à la lutte ouverte et directe pour le pouvoir gouvernemental… » Ici Trotski se contredit et contredit ses propres camarades de façon la plus frappante. C’est bien parce que cette affirmation est exacte, qu’en étouffant la vie politique, ils ont obstrué la source de l’expérience politique et stoppé l’évolution ascendante. Ou alors il  faudrait admettre que cette évolution et cette expérience étaient nécessaires jusqu’à la prise du pouvoir par les bolcheviks, qu’elles avaient atteint leur apogée et étaient désormais superflues (discours de Lénine : La Russie est acquise au socialisme ! ! !)

En réalité c’est tout le contraire ! Les tâches énormes auxquelles les bolcheviks se sont attaquées avec courage et résolution requéraient justement la formation intensive des masses et l’accumulation des expériences.*

L’hypothèse tacite de la théorie de la dictature telle que l’entendent Lénine –Trotski, c’est que la révolution socialiste serait un phénomène dont le parti révolutionnaire a en poche la recette toute prête, qu’il suffirait ensuite de réaliser avec énergie. Par malheur - ou par chance c’est selon - il n’en est pas ainsi. Bien loin d’être une somme de prescriptions toutes prêtes que l’on aurait qu’à appliquer, la réalisation pratique du socialisme en tant que système juridique, social et économique, est quelque chose qu’enveloppent totalement les brumes du futur. Ce dont nous disposons, qui figure dans notre programme, ce ne sont que quelques poteaux qui indiquent en gros  dans quelle direction il faut chercher les mesures à prendre ; de plus, ces indications sont surtout de caractère négatif. C’est ainsi que nous savons à peu près ce que nous devons éliminer en tout premier, pour ouvrir la voie de l’économie socialiste, par contre aucun programme socialiste ni aucun manuel socialiste ne nous disent quelle sorte de mille mesures concrètes, pratiques, grandes et petites, il faut prendre à chaque pas pour faire entrer en vigueur les principes socialistes dans l’économie, le droit, et l’ensemble des relations sociales [...]

Tout cela mis à part que reste –il en réalité ? Lénine et Trotski ont mis les Soviets, en tant que seule vraie représentation des masses laborieuses, à la place des organismes représentatifs issus des élections générales. Mais si l’on étouffe la vie politique dans tout le pays, il est forcé que, dans les soviets aussi celle-ci soit de plus en plus paralysée. Sans élections générales, sans liberté de la presse et de réunion totale, sans libre affrontement d’opinions, la vie de n’importe quelle institution publique dépérit, se transforme en pseudo-vie, dans laquelle le seul élément actif qui subsiste est la bureaucratie. La vie publique s’assoupit peu à peu, quelques douzaines de dirigeant du parti, d’une énergie sans limites, dirigent et gouvernent, parmi eux la direction est assurée en réalité par une douzaine d’esprits supérieurs et une élite des ouvriers est de temps à autre invitée à se réunir pour applaudir les discours des chefs et approuver à l’unanimité les résolutions qu’on lui soumet : Au fond, c’est donc une clique qui gouverne… il s’agit bien d’une dictature, mais ce n’est pas la dictature du prolétariat, mais celle d’une poignée d’hommes politiques, c’est à dire une dictature au sens purement bourgeois, au sens du pouvoir jacobin (périodicité des congrès des soviets reportée de trois à six mois !).

L’erreur fondamentale de la théorie de Lénine-Trotski, c’est précisément d’opposer, comme Kautsky, la dictature à la démocratie., « dictature ou démocratie » voilà comment est posée la question par les bolchévicks, aussi bien que par kautsky. Naturellement celui-ci se prononce pour la démocratie, c’est à dire la démocratie bourgeoise, puisque c’est l’alternative qu’il propose à la révolution socialiste. A l’inverse, Lénine-Trotski se prononcent pour la dictature, qu’ils opposent à la démocratie, et ce faisant pour la dictature d’une poignée de personnes c’est à dire pour une dictature bourgeoise […]

C’est la tâche historique du prolétariat, quand il accède au pouvoir, que d’instaurer la démocratie  socialiste et non pas la démocratie bourgeoise, et non pas de supprimer toute démocratie […].

Parfaitement dictature ! Mais cette dictature réside dans la façon d’appliquer la démocratie, elle ne consiste pas à la supprimer. Elle se manifeste dans des attaques énergiques et résolues des droits acquis et des rapports économiques de la société bourgeoise, sans quoi on ne serait réaliser la transformation socialiste. Mais il faut que cette dictature soit l’œuvre de la classe et non d’une minorité qui dirige au nom de la classe, c’est à dire qu’elle doit à chaque pas résulter de la participation active des masses, être directement influencée par elles, être soumise au contrôle de la population tout entière, émaner de la formation politique croissante des masses populaires.

Rosa Luxemburg, La Révolution Russe, Berlin, nov. 1918, p 81


LES THESES DE LENINE
photo Lénine« Les gens de l’espèce petite bourgeoise sont las de la révolution. Pour eux, mieux vaut une légalité limitée, une légalité grisâtre et mesquine, mais tranquille, qu’une suite orageuse d’élans révolutionnaires et de fureurs contre-révolutionnaires. A l’intérieur des partis révolutionnaires cette tendance s’exprime par le désir de transformer le noyau fondamental du parti : « le parti doit être une organisation de masse ».

Lénine, Œuvres complètes tome XI, L’esprit petit-bourgeois dans les milieux révolutionnaires, 1906 

« Le démocratisme chez Kautsky, sert à masquer la nécessité de la révolution et le fait que toute révolution dans l’histoire ait toujours été violente. Il nie surtout la nature de classe de tout Etat en en faisant un pur instrument de gestion dont il suffirait de s’emparer tel quel. »

« De l’Etat », Œuvres complètes, tome XXIX, Conférence de Lénine à l’université Sverdlov, 11 juillet 1919

« L’Histoire montre que l’Etat, appareil coercitif distinct, n’a surgi que là  et au moment où est apparue la division de la société  en classes, donc la division  en groupes d’hommes dont les uns peuvent constamment s’approprier  le travail d’autrui,    où les uns exploitent les autres….

L’Etat avant l’apparition des classes sociales n’existait pas. Mais à mesure que se dessine  et s’affirme la division  de la société en classes, avec  la naissance de la société de classes, on voit l’Etat apparaître  et se consolider. L’Etat, c’est une machine destinée à maintenir la domination d’une classe sur une autre. L’Etat est une machine qui permet à une classe d’en opprimer une autre, une machine destinée à maintenir dans la sujétion d’une classe  toutes les autres classes qui en dépendent… »

Lénine, « La révolution prolétarienne et le renégat Kaustky »

« Marx a malheureusement omis d’indiquer plus en détaille comment il se représente cette dictature…..

Littéralement, le mot dictature signifie suppression de la démocratie. Mais il va de soi que pris à la lettre, ce mot signifie également pouvoir personnel d’un seul individu, qui n’est lié par aucune loi. Pouvoir personnel, qui diffère du despotisme en ce qu’il n’est pas compris comme une institution d’Etat permanente, mais comme une mesure extrême de transition. L’expression « dictature du prolétariat » par suite dictature non point d’un seul individu, mais d’une seule classe, prouve déjà que Marx ne songeait pas ici à la dictature au sens littéral du mot. Il parle ici non pas de la forme de gouvernement mais de l’état de choses, qui doit nécessairement se produire partout où le prolétariat a conquis le pouvoir politique. Ce qui prouve que Marx ne pensait pas ici à la forme de gouvernement c’est qu’il estimait qu’en  Angleterre et en Amérique la transition peut se faire pacifiquement, donc par voie démocratique. »  (La dictature du prolétariat, K. Kautsky)

Kautsky a voulu aborder la question par une définition du « mot » dictature. Fort bien. C’est son droit sacré de chacun d’aborder la question comme il l’entend. Il s’agit seulement de distinguer la façon sérieuse et honnête de la façon déshonnête. Celui qui abordant ainsi la question voudrait la traiter  sérieusement devrait donner sa propre définition de ce « mot ». Dès lors, le problème serait posé franchement et clairement. Kautsky n’en fait rien «littéralement écrit-il le mot dictature signifie suppression de la démocratie. »

Primo ce n’est pas une définition. S’il plaît à Kautsky de se dérober à la définition de la notion de dictature, pourquoi avoir choisi cette manière de traiter la question ?

Secundo, cela est notoirement faux. Il est naturel qu’un libéral parle de démocratie en général. Un marxiste ne manquera jamais de demander : « Pour quelle classe ? » Chacun sait par exemple et l’historien Kautsky le sait également- que les insurrections, et même les grandes effervescences des esclaves de l’antiquité révélaient aussitôt l’essence de l’Etat antique à savoir la dictature des esclavagistes. Cette dictature abolissait - elle. La démocratie parmi les propriétaires d’esclaves pour eux ? Tout le monde sait que non.

« Le marxiste » Kautsky a énoncé une absurdité monstrueuse et une contre vérité, parce qu’il a « oublié » la lutte des classes.

Pour que l’affirmation libérale et mensongère de Kautsky devienne marxiste et conforme à la vérité ! Il faut dire que la dictature ne signifie pas nécessairement abolition de la démocratie pour la classe qui exerce cette dictature sur les autres classes, mais elle veut dire nécessairement abolition (ou limitation essentielle, ce qui est également une des formes d’abolition) de la démocratie pour la classe à l’égard de laquelle ou contre laquelle la dictature s’exerce.   

Pour couvrir sa trahison, Kautsky en est réduit littéralement à truquer à chaque pas !

Et notez comment, sans le faire exprès, il a laissé passer le bout d’oreille ; il écrit « pacifiquement, donc par la voie démocratique » ! !

En définissant la dictature, Kautsky s’est appliqué de toute son énergie à cacher au lecteur le trait dominant de ce concept, savoir : la violence révolutionnaire. Et maintenant la vérité s’est fait jour : il s’agit de l’opposition entre révolution pacifique et révolution violente.

C’est là que gît le lièvre. Subterfuges, sophismes falsifications, Kautsky a besoin de tout cela pour esquiver la révolution violente, pour voiler son reniement, son passage du côté de la bourgeoisie. C’est là que gît le lièvre.

L’ « historien » Kautsky fausse l’histoire avec tant de cynisme qu’il oublie l’essentiel : le capitalisme prémonopoliste, dont l’apogée se situe précisément entre 1870 et 1880, se distinguait, en raison de ses caractères économiques primordiaux qui furent particulièrement typiques en Angleterre et en Amérique, par le maximum – toutes proportions gardées – de pacifisme et de libéralisme. L’impérialisme, lui, c’est à dire le capitalisme de monopole, dont la maturité ne date que du XX° siècle, se distingue, en raison de ses caractères économiques primordiaux par le minimum de pacifisme et de libéralisme.  « Ne pas remarquer » cela ; quand on examine jusque’ à quel point la révolution pacifique ou la révolution violente est typique ou probable, c’est tomber au niveau du plus vulgaire laquais de la bourgeoisie.

Deuxième subterfuge : La Commune de Paris a été la dictature du prolétariat ; or elle a été élue au suffrage universel, c’est à dire sans que la bourgeoisie ait été privée de ses droits électoraux, c’est à dire démocratiquement. Et Kautsky de triompher … « Pour Marx (ou d’après Marx) la dictature du prolétariat était un état de choses qui découle nécessairement de la démocratie pure, le prolétariat formant la majorité »

Cet argument de Kautsky est si  plaisant que réellement on éprouve un véritable embarras de richesses dans le choix des objections. Tout d’abord, on sait que la fine fleur, l’état-major, la crème de la bourgeoisie s’était enfuie de Paris à Versailles. A Versailles se trouvait le «socialiste » Louis Blanc, ce qui dévoile d’ailleurs la fausseté des affirmations de Kautsky, selon lesquelles «tous les courants » du socialisme participaient à la commune. N’est - il pas ridicule de présenter comme «démocratie pure » avec «suffrage universel » la division des habitants de Paris en deux camps belligérants, dont l’un réunissait toute la bourgeoisie militante et politiquement active ?

En second lieu ; la commune luttait contre Versailles en tant que gouvernement ouvrier de France contre le gouvernement bourgeois. Que viennent faire ici la «démocratie pure » et le «suffrage universel » puisque c’était Paris qui décidait du sort de la France ? Quand Marx estimait que la Commune avait commis une faute en ne s’emparant pas de la Banque de France, qui appartenait au pays tout entier. S’inspirait-il des principes et de la pratique de la « démocratie pure » ? ?

En vérité on voit que Kautsky écrit dans un pays ou la police interdit aux gens de rire «en chœur », sans quoi le rire l’eût tué.

Je me permettrai, en troisième lieu, de rappeler respectueusement à M Kautsky qui connaît par cœur Marx et Engels, le jugement suivant d’Engels sur la Commune au point de vue de la « démocratie pure » : « Ont-ils jamais vu une révolution ces messieurs » (les antiautoritaires) ? » Une révolution est à coup sûr la chose la plus autoritaire qui soit, un acte par lequel une partie de la population impose à l’autre partie sa volonté à coups de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en fut. Force est au parti vainqueur de maintenir sa domination par la crainte que ses armes inspirent aux réactionnaires. Est-ce que la Commune de Paris aurait pu  se maintenir plus d’un jour si elle ne s’était pas servie de l’autorité d’un peuple en armes contre la bourgeoisie ? Ne pouvons nous pas au contraire la blâmer de ce qu’elle ait fait trop peu usage de cette autorité ? »

La voilà donc la «démocratie pure » ! De quel sarcasme Engels n’aurait –il pas accablé le plat philistin, le «social-démocrate » (au sens français des années 40 au sens européen de 1914-1918) qui se fût avisé de parler en général de  «démocratie pure »  dans une société divisée en classes. »


L'ANALYSE DE TROTSKI

trotskyTrotski, La Révolution permanente, chapitre III, Trois éléments de « La dictature démocratique » : les classes, les tâches et le mécanisme politique

« La différence entre ma conception du «permanent » et celle de Lénine consistait dans l’opposition entre le mot d’ordre de la «dictature du prolétariat » qui s’appuie sur la paysannerie, et celui de la «dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ». La discussion ne portait pas sur la possibilité de sauter par-dessus le stade démocratique bourgeois ou sur la nécessité de l’union des ouvriers et des paysans, mais sur le mécanisme politique de la collaboration du prolétariat et de la paysannerie dans la révolution démocratique […]

Lénine considéra de manières diverses la forme politique possible de l’alliance des deux classes en matière de parti  et de gouvernement ; il s’abstint d’engager le bolchevisme par ces interprétations hypothétiques. Quelle était la raison de cette prudence ? Elle venait de ce que cette formule algébrique contenait un élément, d’une formidable importance, mais très vague quant à son contenu politique : la paysannerie… » 

Trotski affirme : sur cette question la pensée n’a cessé de bougée aujourd’hui on veut découper ses propos en tranches pour illustrer les positions de Staline.

« Lénine m’a donné raison en 1909 après sa rencontre avec Rosa Luxemburg, ceci contre les socialistes polonais.

La formule que les bolcheviks eux-mêmes se sont donnés se présente ainsi : Le prolétariat qui conduit derrière lui la paysannerie. N’est - il pas très claire que la pensée qu’expriment toutes ces formules reste toujours la même ? Qu’elle traduit précisément «la dictature du prolétariat et de la paysannerie » que la formule «le prolétariat s’appuie sur la paysannerie » reste complètement dans les cadres de la même « dictature du prolétariat et de la paysannerie », Lénine, tome XI, première partie pp. 219-224 »

Bilan et perspectives (Notre révolution 1905), p. 250

« La participation du prolétariat au gouvernement est objectivement plus probable et plus admissible au point de vue du principe, à condition seulement que cette participation soit dominante et directrice. On peut évidemment appeler ce gouvernement la dictature du prolétariat et de la paysannerie, la dictature du prolétariat de la paysannerie et de l’intelligentsia ou finalement le gouvernement de coalition de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie. Mais la question subsiste : à qui appartiendra l’hégémonie au sein même du gouvernement et, de cette façon, dans le pays ? Et lorsque nous parlons d’un gouvernement ouvrier, nous formulons par le fait même, que l’hégémonie appartiendra à la classe ouvrière. »


LES THESES DE STALINE

stalineStaline, A propos de quelques problèmes de l’Histoire du Bolchevisme, Lettre à la rédaction de la revue « La Révolution Prolétarienne »

B) En 1905, des désaccords surgissaient entre bolcheviks et mencheviks, en Russie, à propos du caractère de la révolution russe. Les bolcheviks défendaient l’idée de l’alliance de la classe ouvrière avec la paysannerie, l’hégémonie étant exercée par le prolétariat. Les bolcheviks affirmaient qu’il fallait mener les choses vers la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, afin de passer immédiatement de la révolution démocratique bourgeoise à la révolution socialiste, en s’assurant le soutien de la paysannerie pauvre.

Les mencheviks de Russie repoussaient l’idée de l’hégémonie du prolétariat dans la révolution démocratique bourgeoise ; à la politique d’alliance de la classe ouvrière avec la  paysannerie, ils préférèrent la politique d’entente avec la bourgeoisie libérale. Quant à la  dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, il la proclamèrent un schéma blanquiste réactionnaire, en contradiction avec le développement de la révolution bourgeoise.

Quelle fut devant ces discussions l’attitude des gauches de la social-démocratie allemande, Parvus et Rosa Luxemburg ? Ils dressèrent un schéma utopique et semi menchevik de révolution permanente (image déformée du schéma de la révolution donné par Marx), entièrement imprégné de négation menchevik de la politique d’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, et ils l’opposèrent au schéma bolchevik de la dictature démocratique et révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Dans la suite, ce schéma semi-menchevik de la révolution permanente fut repris par Trotski (en partie par Martov) et transformé en instrument de lutte contre le léninisme.

(sur la question de l’alliance avec les mouvements de libération des peuples opprimés)

C) Quelle position occupèrent alors les sociaux-démocrates de gauche en Occident ?

Ils développèrent une théorie semi-menchevik de l’impérialisme, ils rejetèrent le principe de libre disposition des nations dans sa conception marxiste (jusque y compris la séparation et la constitution d’Etats indépendants).

Ils écartèrent la thèse sur la sérieuse importance révolutionnaire du mouvement de libération des colonies et des pays opprimés, ils écartèrent la thèse sur la possibilité d’un front unique entre la révolution prolétarienne et le mouvement de libération nationale.


Choix de textes de Pierre Martin, animateur de Débat Communiste Alternatif