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Approches Marxistes
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La question de l'organisation révolutionnaire chez Marx

Jean Jacques Karman

Le marxisme est une théorie scientifique. Cette théorie est issue de trois sources : la philosophie allemande, l’économie anglaise et l’action du mouvement social en France. Cette dernière explique pourquoi Marx analysa autant la lutte des classes en France et la nature de ses organisations.

La question du Parti révolutionnaire chez Marx découle tout droit de l’ensemble de la théorie marxiste. Le matérialisme dialectique et historique souligne que « l’histoire du développement de la société est, avant tout, l’histoire du développement de la production, l’histoire des modes de productions qui se succèdent à travers les siècles, l’histoire du développement des forces productives et des rapports de production entre les hommes. »

Le marxisme enseigne aussi que, si il y a un sens à l’histoire sur le long terme, celle-ci peut faire des retours mais aussi piétiner devant l’absence d’intervention populaire. L’homme, en tant que classe, doit intervenir comme produit de la contradiction "capital / travail" pour résoudre cette contradiction par la victoire du travail. C’est la ligue des communistes, union ouvrière internationale, organisation secrète, où militaient Marx et Engels, qui les chargea en novembre 1847, de rédiger « Le Manifeste du Parti communiste » qui sera publié en 1848. Ce texte fondateur reste pour tous les communistes, leur programme fondamental pour agir réellement. Il est aussi une réflexion sur l’organisation nécessaire pour faire la révolution. Le chapitre 1 qui a pour titre « Bourgeois et Prolétaires » commence par : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes. » Le Parti révolutionnaire chez Marx ne peut pas être autre chose qu’un Parti de classe, le parti de la classe ouvrière, de nos jours le Parti du prolétariat moderne.

Dans le chapitre 2 du Manifeste qui a pour titre « Prolétaires et Communistes », on peut y lire parlant des communistes : « Ils n’ont point d’intérêts qui les séparent du prolétariat en général… Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts communs du prolétariat. 2. Dans les différentes phases évolutives de la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours et partout, les intérêts du mouvement général. Pratiquement, les communistes sont donc la section la plus résolue, la plus avancée de chaque pays, la section qui anime toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat, l’avantage d’une intelligence nette des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. Le but immédiat des communistes est […] : organisation des prolétaires en parti de classe, destruction de la suprématie bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat […] les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette proposition unique : « abolition de la propriété privée. » Avec la précision de Marx que cela ne touche pas « la propriété personnelle, fruit du travail d’un homme »

Marx précise encore : « De temps à autre, les travailleurs sont victorieux, mais leur triomphe est éphémère. Le vrai résultat de leurs luttes, ce n’est pas le résultat immédiat, mais l’union de plus en plus étendue des travailleurs […] » Il faut : « […] centraliser en une lutte nationale, en une lutte de classe, les nombreuses luttes locales qui ont partout le même caractère. Or, toute lutte de classe est une lutte politique […] Cette organisation des prolétaires en classe, et donc en un parti politique, est à tout moment détruite par la concurrence des ouvriers entre eux. Mais elle renaît sans cesse, toujours plus forte, plus solide, plus puissante. »

Pour Marx, la classe des prolétaires trouve toute sa force dans le Parti politique, qui est le niveau supérieur d’organisation de la classe, exprimant ainsi son originalité de classe et qui détermine l’évolution de toute la société. Le parti de classe n’existe avant tout qu’en liaison avec l’existence de la doctrine scientifique qu’est le Marxisme.

Marx, dans une lettre à Kugelmann, précise qu’il ne suffit pas de créer un parti pour résoudre le problème révolutionnaire, les conditions matérielles étant complétées par la « condition subjective ». Aux yeux de Marx, rien n’est moins abstrait que cette fameuse condition « subjective » de la révolution qu’est le Parti de classe. Dans tous les textes de Marx, le Parti fait la jonction entre travail productif et action révolutionnaire du prolétariat, entre l’économie et la politique, entre la théorie et la pratique, au sens des trois sources du marxisme.

Le Parti politique de classe prolonge au plan politique, chez Marx, la dominance économique du Prolétariat en assurant sa continuité dans l’action sur la base de la théorie du socialisme scientifique. Le Parti doit avoir sa pleine utilité dans les périodes de crises économiques et sociales du système capitaliste, à condition qu’il soit un Parti marxiste, c’est à dire un Parti de l’émancipation de la classe ouvrière par la classe ouvrière elle-même.

Ces conditions de l’existence du Parti communiste par rapport à la classe prolétarienne, et aux différents cycles historiques, font que sa croissance est alternée par des périodes de progrès et des périodes de régression, sans pour autant inverser la tendance générale. Engels écrira en 1889 : « Pour qu’au jour de la décision, le prolétariat soit assez fort pour VAINCRE, il est nécessaire qu’il se constitue en un Parti autonome, un Parti de classe conscient, séparé de tous les autres ».

Marx avait fait adopter, à la fin de la 1e Internationale, dans ses statuts, un article très bien rédigé sur le rôle du Parti de la classe ouvrière : « Art. 7a- Dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes […] Cette constitution du Parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l’abolition des classes […] La coalition des forces ouvrières, déjà obtenue par la lutte économique (syndicats par exemple), doit aussi servir de levier aux mains de cette classe, dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs. »

On l’aura compris, dans la totalité des écrits de Karl Marx sur la question du Parti, Marx intègre cette question au développement du rapport de classe entre bourgeoisie et prolétariat. Il insiste sur le caractère de classe, de son autonomie de classe, de son indépendance, un parti de la classe ouvrière pour l’émancipation de celle-ci, mais jamais à la place de celle-ci. Marx n’insiste pas sur les formes d’organisation du Parti de classe, qui sont liées, pour lui, au degré de développement du prolétariat et de celui de la démocratie bourgeoise dans le pays concerné.

Marx a milité dans des organisations dans lesquelles il donne son opinion conjoncturelle. Il se déclare communiste dès 1842. En 1846, il fonde à Bruxelles, une association ouvrière allemande, puis il entre, avec ses amis, en 1847, dans la ligue des Communistes, qui est à cette époque une société secrète. La transformation de la Ligue s’accomplit dans deux congrès, en 1847, et dont le deuxième décida de publier les principes du Parti Communiste dans un Manifeste, rédigé par Karl Marx et F. Engels.

A Paris, Marx commence par combattre le bluff des « gauchistes » qui voulaient organiser en France les ouvriers allemands en légions armées, pour aller en Allemagne faire la révolution. En 1852, Marx propose la dissolution de la Ligue des communistes. En 1864, il fonde à Londres, la 1ère internationale, l’Association Internationale des Travailleurs (AIT). En 1872, au congrès de La Haye, la première Internationale éclate suite au combat entre anarchistes et marxistes, et sera officiellement dissoute en 1876. En 1880, Jules Guesde écrit, sous la dictée de Karl Marx, le programme du Parti Ouvrier Français. Le 14 mars 1883 Karl Marx meurt.

Par la suite, seront créés plusieurs partis sociaux-démocrates, une 2e Internationale, puis une 3e Internationale et des partis communistes. Les formes d’organisations, qui ne sont pas neutres, furent l’objet de nombreuses controverses.

La vraie séparation entre les sociaux-démocrates et les communistes est de l’ordre de la nature de la révolution. Réelle, représentant les révolutionnaires, les communistes ou fausse pour les réformistes, les socialistes. Mais les controverses sur l’organisation continuent dans chacun des camps. La plus célèbre pour les communistes révolutionnaires est à coup sûr celle entre Rosa Luxemburg et Lénine.

Là aussi, le marxisme peut nous être utile. En 1904, Rosa Luxemburg fait paraître dans les organes de la social-démocratie russe et allemande, un article sous le titre : « Questions d’organisation de la social-démocratie russe ». Cette contribution polémique, est la réponse de Rosa Luxemburg aux conceptions de Lénine sur l’organisation du Parti marxiste, exposé dans son livre Un pas en avant, deux pas en arrière. Nous trouvons dans cet article la même démarche que celle qu’elle exposera quelques années plus tard, sur la révolution d’Octobre 1917 : le rôle de la classe ouvrière et celui de la démocratie. Je pense que cet article est plein d’enseignements pour les communistes marxistes d’aujourd’hui, il est central sur la question de l’organisation révolutionnaire contemporaine.

Voyons les principaux arguments de Rosa Luxemburg : « Le livre du camarade Lénine […] est l’exposé systématique des vues de la tendance ultra-centraliste du parti russe. Ce point de vue, qui y est exprimé avec une vigueur et un esprit de conséquence sans pareil est celui d’un impitoyable centralisme posant comme principe, d’une part, la sélection et la constitution en corps séparé des révolutionnaires actifs et en vue, en face de la masse non organisée, quoique révolutionnaire, qui les entoure, et d’autre part, une discipline sévère, au nom de laquelle les centres dirigeants du parti interviennent directement et résolument dans toutes les affaires des orientations locales du parti. Qu’il suffise d’indiquer que, selon la thèse de Lénine, le comité central a par exemple le droit d’organiser tous les comités locaux du parti, et, par conséquent, de nommer les membres effectifs de toutes les organisations locales […] d’imposer à chacune d’elles des statuts tout faits, de décider sans appel de leur dissolution et de leur reconstitution, de sorte que, en fin de compte, le comité central pourrait déterminer à sa guise la composition de la suprême instance du parti, du congrès. Ainsi, le comité central est l’unique noyau actif du parti, et tous les autres groupements ne sont que ses organes exécutifs […]

[…] Du point de vus des tâches formelles de la social-démocratie en tant que parti de lutte, le centralisme dans son organisation apparaît à première vue comme une condition de la réalisation de laquelle dépendent directement la capacité de lutte et l’énergie du parti.

Cependant, ces considérations de caractère formel et qui s’applique à n’importe quel parti d’action sont beaucoup moins importantes que les conditions historiques de la lutte prolétarienne.

Le mouvement socialiste est, dans l’histoire des sociétés, fondé sur l’antagonisme des classes, le premier qui compte, dans toutes ses phases et dans toutes sa marche, sur l’organisation et sur l’action directe et autonome ».

Là, Rosa Luxemburg expose l’idée centrale de Marx lorsqu’il dit dans sa fameuse phrase : « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Et elle poursuit : « Sous ce rapport, la démocratie socialiste crée un type d’organisation totalement différent de celui des mouvements socialistes antérieurs, par exemple, les mouvements du type jacobin-blanquiste […] Pour Lénine, la différence entre le socialisme démocratique et le blanquisme se réduit au fait qu’il y a un prolétariat organisé et pénétré d’une conscience de classe à la place d’une poignée de conjurés. Il oublie que cela implique une révision complète des idées sur l’organisation et par conséquent une conception tout à fait différente de l’idée du centralisme, ainsi que des rapports réciproques entre l’organisation et la lutte.

Le blanquisme n’avait point en vue l’action immédiate de la classe ouvrière et pouvait donc se passer de l’organisation de masse. Au contraire : comme les masses populaires ne devaient entrer en scène qu’au moment de la révolution, tandis que l’œuvre de préparation ne concernait que le petit groupe armé pour le coup de force, le succès même du complot exigeait que les initiés se tinssent à distance de la masse populaire […] Radicalement différentes sont les conditions de l’activité de la social-démocratie (communiste aujourd’hui). Elle surgit historiquement de la lutte de classes élémentaire […] en dehors des principes généraux de la lutte, il n’existe pas de tactique déjà élaborée dans tous ses détails qu’un comité central pourrait enseigner à ses troupes comme dans une caserne […] Le centralisme social-démocrate ne saurait se fonder ni sur l’obéissance aveugle, ni sur une subordination mécanique des militants vis-à-vis du centre du parti. D’autre part, il ne peut y avoir de cloisons étanches entre le noyau prolétarien conscient, […] et les couches ambiantes du prolétariat […] »

En conclusion, nous pourrions retenir que l’organisation révolutionnaire d’aujourd’hui ne peut être qu’une organisation de lutte de classes, une organisation étudiant, analysant et agissant sur la base du marxisme, pour aider le peuple travailleur à s’émanciper lui-même. Si une certaine centralisation est nécessaire à toute organisation, elle ne saurait remplacer l’auto-organisation du prolétariat moderne dans sa lutte révolutionnaire, pour arracher le pouvoir politique à la classe bourgeoise et briser la logique capitaliste. Ce centralisme nécessaire doit être réellement démocratique, pour permettre aux différentes tendances d’assumer leur rôle irremplaçable dans la recherche de la meilleure position. L’organisation indépendante du prolétariat apporte la théorie révolutionnaire de l’extérieur de la classe, mais ne saurait remplacer l’action du prolétariat.

Jean Jacques Karman