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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! |
La question de l'organisation révolutionnaire chez Marx Jean Jacques Karman Le
marxisme est une théorie scientifique. Cette théorie est issue de trois
sources : la philosophie allemande, l’économie anglaise et l’action du
mouvement social en France. Cette dernière explique pourquoi Marx analysa
autant la lutte des classes en France et la nature de ses organisations. La
question du Parti révolutionnaire chez Marx découle tout droit de l’ensemble de
la théorie marxiste. Le matérialisme dialectique et historique souligne que
« l’histoire du développement de la société est, avant tout, l’histoire
du développement de la production, l’histoire des modes de productions qui se
succèdent à travers les siècles, l’histoire du développement des forces
productives et des rapports de production entre les hommes. » Le
marxisme enseigne aussi que, si il y a un sens à l’histoire sur le long terme,
celle-ci peut faire des retours mais aussi piétiner devant l’absence
d’intervention populaire. L’homme, en tant que classe, doit intervenir comme
produit de la contradiction "capital / travail" pour
résoudre cette contradiction par la victoire du travail. C’est la ligue des
communistes, union ouvrière internationale, organisation secrète, où militaient
Marx et Engels, qui les chargea en novembre 1847, de rédiger « Le
Manifeste du Parti communiste » qui sera publié en 1848. Ce texte
fondateur reste pour tous les communistes, leur programme fondamental pour agir
réellement. Il est aussi une réflexion sur l’organisation nécessaire pour faire
la révolution. Le chapitre 1 qui a pour titre « Bourgeois et Prolétaires »
commence par : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a
été que l’histoire des luttes de classes. » Le Parti révolutionnaire chez
Marx ne peut pas être autre chose qu’un Parti de classe, le parti de la classe
ouvrière, de nos jours le Parti du prolétariat moderne. Dans le
chapitre 2 du Manifeste qui a pour titre « Prolétaires et
Communistes », on peut y lire parlant des communistes : « Ils
n’ont point d’intérêts qui les séparent
du prolétariat en général… Les
communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux
points : 1. Dans les différentes luttes nationales des
prolétaires,
ils mettent en avant et font valoir les intérêts communs
du prolétariat.
2. Dans les différentes phases évolutives de la
lutte entre prolétaires et
bourgeois, ils représentent toujours et partout, les
intérêts du mouvement
général. Pratiquement, les communistes sont donc la
section la plus résolue, la
plus avancée de chaque pays, la section qui anime toutes les
autres ;
théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat,
l’avantage d’une
intelligence nette des conditions, de la marche et des fins
générales du
mouvement prolétarien. Le but immédiat des communistes
est […] : organisation
des prolétaires en parti de classe, destruction de la suprématie bourgeoise,
conquête du pouvoir politique par le prolétariat […] les communistes
peuvent résumer leur théorie dans cette proposition unique :
« abolition de la propriété privée. » Avec la précision de Marx
que cela ne touche pas « la propriété personnelle, fruit du travail
d’un homme » Marx
précise encore : « De temps à autre, les travailleurs sont
victorieux, mais leur triomphe est éphémère. Le vrai résultat de leurs luttes,
ce n’est pas le résultat immédiat, mais l’union de plus en plus étendue des
travailleurs […] » Il faut : « […] centraliser en une
lutte nationale, en une lutte de classe, les nombreuses luttes locales qui ont
partout le même caractère. Or, toute lutte de classe est une lutte politique […]
Cette organisation des prolétaires en classe, et donc en un parti politique,
est à tout moment détruite par la concurrence des ouvriers entre eux. Mais elle
renaît sans cesse, toujours plus forte, plus solide, plus puissante. » Pour
Marx, la classe des prolétaires trouve toute sa force dans le Parti politique,
qui est le niveau supérieur d’organisation de la classe, exprimant ainsi son
originalité de classe et qui détermine l’évolution de toute la société. Le
parti de classe n’existe avant tout qu’en liaison avec l’existence de la
doctrine scientifique qu’est le Marxisme. Marx,
dans une lettre à Kugelmann, précise qu’il ne suffit pas de créer un parti pour
résoudre le problème révolutionnaire, les conditions matérielles étant
complétées par la « condition subjective ». Aux yeux de Marx, rien
n’est moins abstrait que cette fameuse condition « subjective » de la
révolution qu’est le Parti de classe. Dans tous les textes de Marx, le Parti
fait la jonction entre travail productif et action révolutionnaire du prolétariat,
entre l’économie et la politique, entre la théorie et la pratique, au sens des
trois sources du marxisme. Le Parti
politique de classe prolonge au plan politique, chez Marx, la dominance
économique du Prolétariat en assurant sa continuité dans l’action sur la base
de la théorie du socialisme scientifique. Le Parti doit avoir sa pleine utilité
dans les périodes de crises économiques et sociales du système capitaliste, à
condition qu’il soit un Parti marxiste, c’est à dire un Parti de l’émancipation
de la classe ouvrière par la classe ouvrière elle-même. Ces
conditions de l’existence du Parti communiste par rapport à la classe
prolétarienne, et aux différents cycles historiques, font que sa croissance est
alternée par des périodes de progrès et des périodes de régression, sans pour
autant inverser la tendance générale. Engels écrira en 1889 : « Pour
qu’au jour de la décision, le prolétariat soit assez fort pour VAINCRE, il est
nécessaire qu’il se constitue en un Parti autonome, un Parti de classe conscient,
séparé de tous les autres ». Marx
avait fait adopter, à la fin de la 1e Internationale, dans ses
statuts, un article très bien rédigé sur le rôle du Parti de la classe
ouvrière : « Art. 7a- Dans sa lutte contre le pouvoir
collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe
qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les
anciens partis formés par les classes possédantes […] Cette constitution
du Parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution
sociale et de son but suprême : l’abolition des classes […] La
coalition des forces ouvrières, déjà obtenue par la lutte économique (syndicats
par exemple), doit aussi servir de levier aux mains de cette classe, dans sa
lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs. » On l’aura compris, dans la totalité des écrits de Karl Marx sur la question du Parti, Marx intègre cette question au développement du rapport de classe entre bourgeoisie et prolétariat. Il insiste sur le caractère de classe, de son autonomie de classe, de son indépendance, un parti de la classe ouvrière pour l’émancipation de celle-ci, mais jamais à la place de celle-ci. Marx n’insiste pas sur les formes d’organisation du Parti de classe, qui sont liées, pour lui, au degré de développement du prolétariat et de celui de la démocratie bourgeoise dans le pays concerné. Marx a
milité dans des organisations dans lesquelles il donne son opinion
conjoncturelle. Il se déclare communiste dès 1842. En 1846, il fonde à Bruxelles,
une association ouvrière allemande, puis il entre, avec ses amis, en 1847, dans
la ligue des Communistes, qui est à cette époque une société secrète. La
transformation de la Ligue s’accomplit dans deux congrès, en 1847, et dont le
deuxième décida de publier les principes du Parti Communiste dans un Manifeste,
rédigé par Karl Marx et F. Engels. A Paris,
Marx commence par combattre le bluff des « gauchistes » qui voulaient
organiser en France les ouvriers allemands en légions armées, pour aller en
Allemagne faire la révolution. En 1852, Marx propose la dissolution de la Ligue
des communistes. En 1864, il fonde à Londres, la 1ère internationale, l’Association Internationale des
Travailleurs (AIT). En 1872, au congrès de La Haye, la première Internationale
éclate suite au combat entre anarchistes et marxistes, et sera officiellement
dissoute en 1876. En 1880, Jules Guesde écrit, sous la dictée de Karl Marx, le
programme du Parti Ouvrier Français. Le 14 mars 1883 Karl Marx meurt. Par la
suite, seront créés plusieurs partis sociaux-démocrates, une 2e Internationale,
puis une 3e Internationale et des partis communistes. Les
formes d’organisations, qui ne sont pas neutres, furent l’objet de nombreuses
controverses. La vraie
séparation entre les sociaux-démocrates et les communistes est de l’ordre de la
nature de la révolution. Réelle, représentant les révolutionnaires, les
communistes ou fausse pour les réformistes, les socialistes. Mais les
controverses sur l’organisation continuent dans chacun des camps. La plus
célèbre pour les communistes révolutionnaires est à coup sûr celle entre Rosa
Luxemburg et Lénine. Là aussi,
le marxisme peut nous être utile. En 1904, Rosa Luxemburg fait paraître dans
les organes de la social-démocratie russe et allemande, un article sous le
titre : « Questions d’organisation de la social-démocratie
russe ». Cette contribution polémique, est la réponse de Rosa Luxemburg
aux conceptions de Lénine sur l’organisation du Parti marxiste, exposé dans son
livre Un pas en avant, deux pas en arrière. Nous trouvons dans cet
article la même démarche que celle qu’elle exposera quelques années plus tard,
sur la révolution d’Octobre 1917 : le rôle de la classe ouvrière et celui
de la démocratie. Je pense que cet article est plein d’enseignements pour les
communistes marxistes d’aujourd’hui, il est central sur la question de
l’organisation révolutionnaire contemporaine. Voyons
les principaux arguments de Rosa Luxemburg : « Le livre du
camarade Lénine […] est l’exposé systématique des vues de la tendance
ultra-centraliste du parti russe. Ce point de vue, qui y est exprimé avec une
vigueur et un esprit de conséquence sans pareil est celui d’un impitoyable
centralisme posant comme principe, d’une part, la sélection et la constitution
en corps séparé des révolutionnaires actifs et en vue, en face de la masse non
organisée, quoique révolutionnaire, qui les entoure, et d’autre part, une
discipline sévère, au nom de laquelle les centres dirigeants du parti
interviennent directement et résolument dans toutes les affaires des
orientations locales du parti. Qu’il suffise d’indiquer que, selon la thèse de
Lénine, le comité central a par exemple le droit d’organiser tous les comités
locaux du parti, et, par conséquent, de nommer les membres effectifs de toutes
les organisations locales […] d’imposer à chacune d’elles des statuts
tout faits, de décider sans appel de leur dissolution et de leur
reconstitution, de sorte que, en fin de compte, le comité central pourrait
déterminer à sa guise la composition de la suprême instance du parti, du
congrès. Ainsi, le comité central est l’unique noyau actif du parti, et tous
les autres groupements ne sont que ses organes exécutifs […] […] Du point de vus des
tâches formelles de la social-démocratie en tant que parti de lutte, le centralisme
dans son organisation apparaît à première vue comme une condition de la
réalisation de laquelle dépendent directement la capacité de lutte et l’énergie
du parti. Cependant,
ces considérations de caractère formel et qui s’applique à n’importe quel parti
d’action sont beaucoup moins importantes que les conditions historiques de la
lutte prolétarienne. Le
mouvement socialiste est, dans l’histoire des sociétés, fondé sur l’antagonisme
des classes, le premier qui compte, dans toutes ses phases et dans toutes sa
marche, sur l’organisation et sur l’action directe et autonome ». Là, Rosa
Luxemburg expose l’idée centrale de Marx lorsqu’il dit dans sa fameuse
phrase : « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des
travailleurs eux-mêmes ». Et elle poursuit : « Sous ce
rapport, la démocratie socialiste crée un type d’organisation totalement
différent de celui des mouvements socialistes antérieurs, par exemple, les
mouvements du type jacobin-blanquiste […] Pour
Lénine, la différence
entre le socialisme démocratique et le blanquisme se
réduit au fait qu’il y a
un prolétariat organisé et pénétré
d’une conscience de classe à la place d’une
poignée de conjurés. Il oublie que cela implique une
révision complète des
idées sur l’organisation et par conséquent une
conception tout à fait
différente de l’idée du centralisme, ainsi que des
rapports réciproques entre
l’organisation et la lutte. Le
blanquisme n’avait point en vue l’action immédiate de la classe ouvrière et
pouvait donc se passer de l’organisation de masse. Au contraire : comme
les masses populaires ne devaient entrer en scène qu’au moment de la
révolution, tandis que l’œuvre de préparation ne concernait que le petit groupe
armé pour le coup de force, le succès même du complot exigeait que les initiés
se tinssent à distance de la masse populaire […] Radicalement différentes sont les conditions
de l’activité de la social-démocratie (communiste aujourd’hui). Elle surgit
historiquement de la lutte de classes élémentaire […] en dehors des
principes généraux de la lutte, il n’existe pas de tactique déjà élaborée dans
tous ses détails qu’un comité central pourrait enseigner à ses troupes comme
dans une caserne […] Le centralisme social-démocrate ne saurait se
fonder ni sur l’obéissance aveugle, ni sur une subordination mécanique des
militants vis-à-vis du centre du parti. D’autre part, il ne peut y avoir
de cloisons étanches entre le noyau prolétarien conscient, […] et les
couches ambiantes du prolétariat […] » En
conclusion, nous pourrions retenir que l’organisation révolutionnaire
d’aujourd’hui ne peut être qu’une organisation de lutte de classes, une
organisation étudiant, analysant et agissant sur la base du marxisme, pour
aider le peuple travailleur à s’émanciper lui-même. Si une certaine
centralisation est nécessaire à toute organisation, elle ne saurait remplacer
l’auto-organisation du prolétariat moderne dans sa lutte révolutionnaire, pour
arracher le pouvoir politique à la classe bourgeoise et briser la logique
capitaliste. Ce centralisme nécessaire doit être réellement démocratique, pour
permettre aux différentes tendances d’assumer leur rôle irremplaçable dans la
recherche de la meilleure position. L’organisation indépendante du prolétariat
apporte la théorie révolutionnaire de l’extérieur de la classe, mais ne saurait
remplacer l’action du prolétariat. Jean Jacques Karman |