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Camus, entre la mère et la justice Belaïd ABANE El Watan 31 décembre 2009 Au moment où Nicolas Sarkozy, président de la République
française, non sans quelques arrière-pensées politiques pour les prochaines
échéances électorales (régionales de 2010 et présidentielles de 2012),
s’apprête à faire entrer l’écrivain Albert Camus au Panthéon,
imitant en cela son prédécesseur Jacques Chirac, qui honora durant ses mandats
André Malraux et Alexandre Dumas, il paraît utile pour nous Algériens de
revisiter la « pensée » de cet écrivain pied-noir qui a assisté, bouche cousue,
ou à tout le moins avec une certaine désinvolture, au martyre du peuple
algérien. Colonialiste de bonne volonté ? Une phrase de Kateb Yacine, au demeurant pleine
d’indulgence à l’égard de l’écrivain pied-noir, résume à elle
seule la place qui est faite aux « indigènes » dans l’œuvre de Camus
: « Je préfère un écrivain comme Faulkner qui est parfois raciste mais dont
l’un des héros est un Noir, à un Camus qui affiche des opinions
anticolonialistes (sic) alors que les Algériens sont absents de son œuvre
et que pour lui l’Algérie c’est Tipaza, un paysage… » Concernant
la revendication de liberté et d’indépendance de l’Algérie, le
summum du délire camusien est atteint dans L’Express en 1958. « Il faut
considérer la revendication d’indépendance nationale algérienne en partie
comme une des manifestations de ce nouvel impérialisme arabe dont
l’Egypte, présumant de ses forces, prétend prendre la tête et que, pour
le moment, la Russie utilise à des fins de stratégie anti-occidentale. » Même
s’il ne fait que traduire la propagande du bloc colonialiste en périphrases
ampoulées auxquelles il a habitué ses lecteurs, Camus fit preuve d’un
aveuglement incurable tant sont patents et insupportables la misère et
l’écrasement du peuple algérien. La lutte nationale arrivée à maturité n’avait nul
besoin de cette « main étrangère » derrière laquelle se camoufle
l’establishment colonial pour occulter un siècle d’abaissement subi
sans relâche par les Algériens non sans de nombreuses tentatives de résistance.
« L’impérialisme arabe… I’Egypte présumant de ses forces » !
Du bla-bla proféré moins de deux ans après l’offensive de
l’impérialisme franco-britannique, réel celui-là, et la déroute
égyptienne devant l’agression israélienne. « Colonialiste de bonne
volonté », disait de lui le philosophe Raymond Aron ! Colonialiste, certainement.
De bonne volonté ? Même pas, comme nous allons le voir. Le plus sardonique est
cependant dans la littérature camusienne, qui regorge de poncifs et de clichés
racistes. Les livres d’Albert Camus, qui en sont subtilement imprégnés,
ont contribué à les propager de manière insoupçonnée. Il est temps de le
souligner, l’œuvre de Camus est trempée dans le déni et le mépris
colonial envers les indigènes. Ainsi, dans La peste, « les Arabes » ne sont jamais nommés.
Dans L’Etranger, ils apparaissent sous la caricature de « l’Arabe
fourbe », « sans densité et sans famille » , une lame effilée à la main. Comme
des ombres floues et menaçantes dans L’Exil et le Royaume. Dans la femme
adultère (L’Exil et le Royaume), Camus évoque les « piétinements
incompréhensibles » des « Arabes ». Narrant les tribulations de Janine, son
héroïne, dans le Sud algérien, il écrit : « Elle s’arrêta, perçut un
bruit d’élytres et derrière les lumières qui grossissaient, vit enfin
d’énormes burnous sous lesquels étincelaient des roues fragiles de bicyclettes.
Les burnous la frôlèrent… » L’écrivain pied-noir a
incontestablement participé à la fabrication de cette imagerie réductrice et
caricaturale de « l’Arabe », et a l’incrustation dans
l’imaginaire du Français métropolitain de ces représentations coloniales
dévalorisantes ou négatives qui résistent encore à l’usure du temps :
l’indigène, tantôt burnous ou djellaba en toile de fond, tantôt individu
impénétrable et louche, toujours potentiellement dangereux. Il y a pire que le
mépris et le déni, la « bestialisation ». Dans la bouche du colon qu’indispose la promiscuité,
les indigènes « pullulent ». « Le langage du colon quand il parle du colonisé,
écrit Fanon dans les Damnés de la terre, est un langage zoologique. On fait
allusion… aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur,
au pullulement, au ‘’grenouillement’’, aux
gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste,
se réfère constamment au bestiaire. » Les mots du bestiaire ne sont cependant
pas propres au colon. Albert Camus qui ne manquait pourtant pas de ressources
ni de ressort littéraires, n’y échappait pas. Dans sa description de la
Misère de la Kabylie, l’écrivain pied-noir évoquait « ces montagnes (qui)
abritent dans leurs plis une population grouillante », et osera un parallèle
avec les pays d’Europe dont « aucun ne présente un tel pullulement ». Un « philosophe » à la posture communautariste Le meilleur viendra cependant après le déclenchement de l’insurrection
algérienne, notamment durant le paroxysme de « La Bataille d’Alger ».
L’aveuglement de l’écrivain pied-noir nobélisé est total, tant la
posture est communautariste aux antipodes de l’universalisme sartrien. Légitimement
préoccupé par « le destin des hommes et des femmes de (son) propre sang »,
l’écrivain pied-noir se refusera à « donner un alibi au fou criminel
(sic) qui jettera sa bombe sur une foule innocente où se trouvent les miens ».
Evoquant « les représailles et les pratiques de torture » commises par son camp
– « de notre côté », écrit-il – Camus les qualifiera de « fautes
incalculables… qui risquent de justifier les crimes que l’on veut
combattre ». Empêtré dans ce style pompeux qu’il affectionne, l’écrivain
pied-noir ajoutera : « Et quelle est cette efficacité qui parvient à justifier
ce qu’il y a de plus injustifiable chez l’adversaire… La torture a peut-être permis de retrouver trente bombes au
prix d’un certain honneur mais elle a suscité du même coup cinquante
terroristes nouveaux qui, opérant autrement et ailleurs, feront mourir plus
d’innocents encore. » Soucieux de la réputation et de l’honneur
français, Camus ajoutera : « Même acceptée au nom du réalisme et de
l’efficacité, la déchéance ici ne sert qu’à accabler notre pays à
ses propres yeux et à ceux de l’étranger. » Froidement pragmatique, Camus
propose de « supprimer ces excès (sic) et de les condamner publiquement pour
éviter que chaque citoyen se sente responsable personnellement des exploits
(resic) de quelques-uns ». Et l’écrivain d’expliquer avec un sens
certain de la prémonition – une fois n’est pas coutume – que
« ces beaux exploits préparent infailliblement la démoralisation de la France
et l’abandon de l’Algérie ». Conception étroite et partisane, que celle d’Albert Camus.
Ainsi, la torture, les disparitions, les exécutions sommaires, la répression
collective dans le bled, toutes ces atrocités, aussi réelles et ô combien plus
massives que celles du FLN, Camus les enveloppait dans l’euphémisme de «
beaux exploits ». Il ne les déplorait pas au nom de la justice et du droit, ni
au nom des valeurs qui fondent l’universel français, ni même au nom de la
morale et de l’humanisme, mais pour des raisons d’« efficacité » et
de prestige national. Du reste, même quand il lui arrivait d’exprimer
quelques récriminations, il prend bien soin de les délayer dans un pur
concentré de langue de bois, avec, il faut le lui reconnaître, beaucoup de
savoir-faire. Comme en 1951 déjà, au moment où Claude Bourdet dénonçait sans
détours ces pratiques de « la Gestapo en Algérie », appliquées à des militants
nationalistes n’ayant encore commis aucune violence, Camus ne trouvait
alors rien de mieux à faire que d’adresser au président du tribunal une
lettre où la manière de noyer le poisson est digne de figurer dans une
anthologie du bla-bla. Jugeons en : « La cause de la France en ce pays, si elle
veut garder un sens et un avenir, ne saurait être que celle de la justice
absolue. Et la justice, en cette occasion, pour être absolue, ne peut se passer
de certitudes absolues. Et une accusation qui aurait la faiblesse de
s’appuyer sur des sévices policiers jetterait immédiatement un doute sur
la culpabilité qu’elle prenait en charge, pourtant de démontrer. »
Evoquant le terrorisme du FLN, Camus le qualifiait de « crime qu’on ne
saurait ni excuser ni laisser se développer ». « Quelle que soit la cause que
l’on défend, ajoute-t-il, elle restera toujours déshonorée par le
massacre aveugle d’une foule innocente où le tueur sait d’avance qu’il
atteindra la femme et l’enfant. » Morale à sens unique, car Camus
demeurera aveugle, sourd et muet quand il s’agit de crimes commis par les
siens. Où était-il donc ce 10 août 1956, quand « l’horrible
provocation » – pour reprendre une expression par lui utilisée après
l’insurrection du Nord Constantinois – fut commise par les siens
sur les habitants de La Casbah, mêlant sous les gravats enfants, femmes et
vieillards dans le sang et la mort ? Camus redoutait, on se demande pourquoi, «
l’humiliation des 1 200 000 (sic) Français » que ne manqueraient pas de
générer, selon lui, la négociation avec le FLN et l’indépendance de
l’Algérie. Le même Camus préférera pourtant détourner la tête de
l’abaissement subi par les Algériens depuis plus d’un siècle. Pis,
ses livres qui magnifient le paysage méditerranéen de l’Algérie, sont
littéralement expurgés de ces fausses notes que semblaient être à ses yeux, les
autochtones, quand ils n’apparaissaient pas sous les traits de spectres
menaçants et malfaisants. Camus regrettera également que les Algériens n’aient
pas emprunté la voie de la non-violence active et de la non-coopération,
pratiquée par le Mahatma Gandhi. « Gandhi, écrit-il, a prouvé qu’on
pouvait lutter pour son peuple et vaincre, sans cesser un jour d’être
estimable. » L’écrivain pied-noir ne demande pas au cavalier intraitable
d’alléger un peu la charge, c’est à la « monture » éreintée
qu’il recommande de continuer à supporter un peu plus, de patienter un
peu plus longtemps. Le courage attendu du philosophe qu’il est censé être
aurait été naturellement, au nom de la franchise qu’on leur doit,
d’interpeller les siens et de les rappeler à l’ordre. Clairement,
sans circonlocutions prudentes, sans périphrases tortueuses. Même si « la
justice » importe moins que « la mère », le meilleur moyen de préserver cette
dernière est parfois de la protéger contre elle-même, de ses propres excès.
Car, côté algérien, on n’a d’autre choix que de se « cabrer » avec
l’énergie du désespoir pour tenter de se libérer. Cela peut faire mal. C’est
sans doute cela qu’a voulu exprimer Sartre, dans son élan provocateur,
avec l’allégorie de « l’homme mort et de l’homme libre ». Au demeurant, comme le rappellera Robert Barrat, que de fois
les Algériens ont eu recours à cette voie gandhienne que conseille Camus : «
Qu’avaient fait d’autre… les Algériens depuis cent trente
ans… Refus de l’impôt, de la conscription et de l’école
française ? Qui sait en France que lors de la guerre contre l’Emir
Abdelkader, des volontaires de la mort se présentaient à nos troupes, enchaînés
l’un à l’autre comme les Bourgeois de Calais ? Ces moussebiline
s’offraient à la vindicte des conquérants, espérant désarmer leur fureur.
Mais la race des Bayard et des Turenne était déjà éteinte chez les soldats de
l’époque. Ils décapitaient proprement ces martyrs de la non-violence pour
s’occuper ensuite en toute quiétude de leurs femmes et de leurs
biens… On a vu quel sort l’administration française réserva en 1957
au vaste mouvement de résistance passive déclenché par le FLN avec la campagne
de fermeture des boutiques et la grève scolaire. Les enfants de La Casbah
furent embarqués de force en camions vers les écoles au son des orchestres
militaires… Les rideaux de fer des boutiques musulmanes étaient arrachés
par la troupe, le contenu des boutiques dispersé dans la rue et la foule
européenne invitée au pillage… De semblables mesures ont-elles jamais été
prises contre des fonctionnaires européens grévistes ? » L’étranger et l’inconscient colonial En vérité, Camus ne s’est jamais débarrassé de ses
réflexes primaires bien enracinés dans son inconscient colonial. Par une de ces
formules alambiquées dont il a le secret, il stigmatise « cette partie de notre
opinion (les anticolonialistes, ndlr) qui pense obscurément que les Arabes ont
acquis le droit d’égorger et de mutiler… des enfants européens ».
Diable ! Il ne manquait aux Arabes que ce « droit » non encore inscrit dans le
code de l’indigénat. Englué dans le cliché raciste de « l’Arabe
égorgeur » qu’il a tant contribué à enraciner dans l’opinion, avec
notamment cette « imposture littéraire » —L’Etranger — qui
lui a valu le prix Nobel, Camus, étranger lui-même au malheur séculaire des
Algériens, éludera toute réflexion, se détournera de toute analyse sur les
racines profondes de la question algérienne. Alors que « les exploits » de la
10e DP étaient sur la place publique, était-il aveugle au point de marteler à
Stockholm, ce 14 décembre 1957, sa « conviction la plus sincère qu’aucun
gouvernement au monde ayant à traiter le problème algérien ne le ferait avec des
fautes aussi minimes » ? Etait-il absent ? Non, puisqu’il ne cessera de
condamner « le terrorisme qui s’exerce dans les rues d’Alger et
qui, un jour, peut frapper (sa) mère et (sa) famille ». Même s’il dit croire à la justice, Camus raisonnait
comme un citoyen lambda pour qui il était normal de préférer les siens aux
indigènes et de « défendre sa mère avant la justice ». Comme le lui
reprocheront ses amis, le pied-noir avait pris le pas, dès le départ, sur le
philosophe, l’esprit communautariste sur l’idéal universaliste.
Camus avait-il d’ailleurs jamais senti ou voulu sentir de quel côté
soufflait l’oppression ? Il n’est pas incongru aujourd’hui de
se poser la question devant le mutisme sélectif d’un philosophe qui
demeurera « étranger » aux violences massives subies par le peuple algérien
depuis le début de la « pacification », et surtout aux cris déchirants des
suppliciés des caves d’Alger, durant l’année 1957. Ses contorsions
intellectuelles, ses jongleries rhétoriques et sa compassion forcée sur « les
injustices faites au peuple arabe », un prêche dans le désert. Inaudible pour
les Algériens, lassés par les discours creux et les promesses d’un avenir
sans contours. Inaudible, comme l’était sa « trêve civile », auprès des
siens dont une bonne partie n’y retrouvait pas, il est vrai, ses
aspirations à la guerre à outrance. L’écrivain pied-noir ne trouvera pas grâce, même aux
yeux de l’intellectuel de droite, « nationaliste de rétraction »
qu’est Raymond Aron. Même ce pragmatique, ni juste ni moral, lui reprochera
de n’avoir jamais pu « s’élever au-dessus de l’attitude du
colonisateur de bonne volonté ». Un immense fossé sépare l’universalisme
libérateur de Sartre, de Jeanson, de Curiel et de tant d’autres « justes
» réfractaires à une liberté sélective à deux vitesses, des pulsions grégaires
d’un Albert Camus frileusement recroquevillé dans le giron de son ethnie.
Les inconditionnels de la prose camusienne continueront cependant de
s’extasier sur les « ruines de Tipaza » et de présenter comme le summum
de l’humanisme, un soi-disant « cri de révolte sur la misère de la
Kabylie ».
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