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Afrique
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"Et le Darfour ?", arguments contre l'intervention
Justin RAIMONDO
traduit de l'anglais par Jean-Marie FLEMAL antiwar.com, http://www.antiwar.com/justin/?articleid=8922, n° 256, 1er mai 2006 Où que
j'aille parler dans une université, on me demande chaque fois : « Mais
le Darfour ? ». Cette question fait généralement la paire avec l'
inévitable question de l'Holocauste, qui ressemble à ceci : « Oui,
je comprends que vous vous opposiez à la guerre en Irak et je comprends vos
sentiments anti-interventionnistes en général, mais qu'en est-il de notre
responsabilité morale en vue d'empêcher un autre Holocauste ? »
Cela s' accompagne généralement d'un hymne à la « bonne guerre »,
c'est-à-dire la Seconde Guerre mondiale, et de l'affirmation prétendant que,
« bien sûr », il fallait intervenir, et non seulement à cause de
Pearl Harbor. [...]Mes
poseurs de questions, devrais-je faire remarquer, n'ont généralement rien de
ces fauteurs de guerre néo-conservateurs, mais sont les mieux-pensants de l'
ensemble des gauchistes, et ils sont particulièrement acerbes à propos du
programme néo-con de « démocratisation » du Moyen-Orient à la pointe
du fusil. Pourtant, lorsqu'on aborde la question du Darfour, tout discernement
et toutes les leçons du passé sont jetés par-dessus bord et ce sont les
émotions qui prennent le dessus. C'est comme si un alcoolique, après une longue
abstinence, éclusait d'un trait un verre de vin ou la moitié d'une bière :
après la première gorgée, toute prudence est abandonnée et, le lendemain, on
retrouve notre homme complètement rétamé et hébété dans la rue. Le Darfour,
où au moins 300 000 personnes ont été tuées, est devenu une cause célèbre
sur le plan international et un cri de ralliement pour les libéraux internationalistes
du genre à s'enorgueillir d'avoir une conscience et qui invoquent constamment
la tragédie du Darfour comme un modèle potentiel d'« intervention
humanitaire ». Ils pensent qu'ils sont différents des néo-conservateurs et
consorts parce qu'ils prônent l'intervention pour une « bonne »
cause, parce que leurs motivations passent par la gentillesse, la bienveillance
et toutes ces autres vertus internationalistes des libéraux qui en font des
gens tellement meilleurs que les Richard Perle et autres Bill Kristol. Cela montre
qu'aucun débat de politique étrangère en ce pays ne tourne autour des mesures
politiques - presque personne ne pose de question sur le bien-fondé et
l'absolue nécessité d'un interventionnisme au niveau mondial - mais bien sur la
motivation : le président Bush, Donald Rumsfeld et Connie Rice se soucient
du pétrole, de l'argent, d'Israël et de leur propre gloriole, quoique pas
nécessairement dans cet ordre. Nous sommes attentifs à aider les Noirs pauvres,
à tenter de mettre un terme aux génocides et à distribuer le trésor américain
aux peuples sous-privilégiés quoique méritants du tiers monde. Pour voir
un peu mieux de quoi il retourne, jetons un coup d'œil sur ce que trouve à dire
l'inestimable John Laughland, écrivain et observateur de longue date du Parti
de la Guerre : « La
crise du Darfour s'inscrit dans un modèle tellement éculé qu'il en est presque
devenu routinier. Une saturation de rapports depuis une région en crise ; des
appels d'urgence à l'aide diffusés dans les médias électroniques (tel celui
publié récemment dans « Today », l'émission vedette de Radio 4 BBC) ;
des images télévisées de réfugiés ; des récits tapageurs de « viols
massifs » qui, à coup sûr, sont tout autant destinés à titiller les sens
qu'à provoquer l'indignation ; des évocations pleines de reproches du génocide
rwandais ; des demandes en vue d'agir à tout prix (« Comment pouvons-nous
assister à cela sans bouger ? », etc.) ; des éditoriaux du Daily
Telegraph réclamant le retour à l'époque de l'impérialisme bienveillant de
Rudyard Kipling ; et, enfin, l'annonce de ce que l'on prépare en effet des
plans d' intervention. » Dans ce
texte de 2004, Laughland affirmait qu'une intervention occidentale était
« inévitable », et on a l'impression qu'il avait misé juste. Le Washington
Post publia un article bien en vue dans son édition du dimanche, à propos
des « réclamations croissantes » pour que l'on « fasse quelque
chose » à propos du Soudan : « Des
rassemblements de masse 'Arrêtez le génocide' sont prévus sur le Mall et dans
tout le pays aujourd'hui afin de presser l'administration Bush d' entreprendre
des actions plus énergiques en vue de mettre un terme à la violence dans la
région soudanaise du Darfour. On s'attend à ce que des milliers de personnes
descendent sur Washington, y compris 240 autocars de militants de 41 États, des
hommes politiques locaux et nationaux et quelques orateurs célèbres tels George
Clooney, l'écrivain et survivant de l'Holocauste Elie Wiesel et le patineur de
vitesse olympique Joey Cheek. » Alors que
de premières informations concernant les préparatifs de la manifestation
mentionnaient une présence attendue de 100 000 personnes et plus,
l'autorisation de rassemblement obtenue par la « Save Darfur
Coalition » (Coalition pour sauver le Darfour) faisait état d'une
estimation de 10 à 15 000 personnes et le nombre réel de participants fut
nettement inférieur. L'agence Reuters fut généreuse en parlant de
« plusieurs milliers », mais qu'importe : l'assistance
clairsemée fut accrue par le pouvoir d'attraction des orateurs bien connus.
S'appuyant sur des géants de Hollywood et du monde sportif, tels Clooney et
Cheek, les gros pontes du Parti démocrate - y compris le sénateur Barack Obama
de l'Illinois et de la chef de fraction démocrate à la Chambre des
représentants Nancy Pelosi, de Californie - tentèrent de tirer des bénéfices
politiques de cet accès prétendument spontané de sentiments interventionnistes. Tout cela,
à peine quelques jours avant qu'Oussama ben Laden fasse du Soudan le sujet d'un
autre de ses discours contre l'Occident - mettant en garde le monde musulman
contre le fait que le Darfour allait être le prochain point de convergence des
« croisés sionistes » - fut certainement une coïncidence, bien que
particulièrement arrangeante pour la collection hétéroclite des bienfaiteurs
libéraux, des fascinants minets hollywoodiens et des fanatiques chrétiens qui
composent la « Save Darfur Coalition ». Le président Bush fut heureux
de soutenir la manifestation : « Ceux d'entre vous qui descendent
dans la rue pour la justice représentent ce que ce pays a de meilleur »,
déclara-t-il au cours d'un meeting rassemblant des gens décrits dans les
informations comme des « défenseurs du Darfour ». Avant
d'envoyer des dizaines de milliers de militaires américains supplémentaires
dans une région très agitée du monde, examinons ce que prônent ces
« défenseurs du Darfour ». À la fois Tony Blair et le général
américain retraité Wesley Clark ont plaidé en faveur de l'intervention, mettant
en épingle comme modèle la guerre et l'occupation « menées à bien »
au Kosovo. Voilà une guerre dont nous n'avons pas entendu grand-chose de la
part de l'importante masse des actuels protestataires « contre la
guerre » qui, apparemment, pensaient que cela pouvait se faire d'attaquer
un pays qui ne représentait pas une menace pour les États-Unis et qui ne nous
avait jamais attaqués non plus, du moment que la décision était prise par un
président démocrate. En se rendant au Darfour sous l'étiquette de
l'« humanitarisme », le Parti de la Guerre peut vendre aux libéraux
hostiles à Bush l'idée d'ouvrir un autre front dans le monde musulman. Le brouhaha
de Dubaï a montré à quel point il était aisé pour le Parti de la Guerre
d'exploiter et d'utiliser le sentiment anti-arabe du côté de la prétendue
« gauche » pour prouver son contrôle efficace des deux principaux
partis politiques tout en prenant ses distances vis-à-vis d'une administration
de plus en plus impopulaire. La campagne du Darfour constitue un autre exemple
de leur glissement stratégique : dans les deux exemples, au lieu de suivre
la direction du président Bush, ils se trouvaient dans l' opposition à la
Maison-Blanche. Jusqu'à ce point, l'équipe de Bush est restée sceptique quant à
s'engager au Soudan. Comme la Maison-Blanche de Bush traîne les pieds pour
plonger les Iraniens dans la guerre, le Parti de la Guerre se tourne de plus en
plus vers les démocrates - et la supposée gauche libérale - pour obtenir du
soutien. Cela commence à s'avérer payant, puisque Hillary Clinton tente de détrôner
le GOP [le Parti républicain, ndt] sur la question du nucléaire en Iran, et
cela amène progressivement les démocrates à reprendre la bannière du Darfour. D'un point
de vue réaliste, une intervention militaire américaine ne pourrait absolument
rien accomplir au Soudan, hormis faire empirer les choses. Le Soudan se muerait
bientôt en un second Irak, avec un afflux de djihadistes et une réaction
nationaliste contre ce qui deviendrait bien rapidement une occupation de fait,
similaire à celle que doivent endurer les Irakiens. Les groupes rebelles, aidés
par les voisins du Soudan, dont l'Ethiopie et l'Erythrée, se métastaseraient,
on déverserait plus d'armes encore sur la région et le résultat probable serait
un désastre humanitaire à une échelle bien plus grande encore. Bref,
l'intervention aboutirait à un résultat diamétralement opposé à celui escompté
- un principe dont je maintiens, en tant que libertaire, qu'il est vrai en
économie comme en politique étrangère. Mais il
n'est nul besoin d'être un libertaire pour comprendre la folie de
l'interventionnisme dans le cas du Darfour ou de l'Irak. Dans ce dernier
exemple, c'est la présence des forces d'occupation américaines qui encourage
l'émergence d'une insurrection anti-américaine et le même principe agirait au
Soudan. Il n'y a aucune raison de croire que nous serions accueillis à bras
ouverts par les Soudanais plus que nous ne l'avons été par les Irakiens. Une
euphorie initiale - dont une partie relève de la mise en scène - serait bientôt
supplantée par un ressentiment croissant et l' affluence des djihadistes ne
tarderait pas à déstabiliser la totalité de la région, ce qui requerrait un
afflux croissant de forces américaines et « alliées ». « Sauver »
le Darfour signifierait ouvrir un autre théâtre de combats dans ce que les
néo-conservateurs désignent comme étant la « Quatrième Guerre
mondiale ». Se répandant à partir de l'Irak, ce conflit mondial va mettre
les États-Unis aux prises avec un vaste assortiment d'ennemis, aussi bien
« free-lance » que sponsorisés par d'autres États, qui viendraient
grossir les rangs des équipes de terroristes et encourager de nouveaux
attentats sur le territoire américain. Cela ne pourrait être interprété comme
une intervention « humanitaire » que dans le monde bizarre habité par
nos dirigeants, y compris ceux qui viennent de l'industrie du spectacle. Une coalition composée d'internationalistes libéraux, de politiciens opportunistes des deux partis, et des habituels suspects néo-conservateurs s 'est formée afin de nous attirer dans un autre cauchemar encore, et en Afrique, cette fois. Cette nouvelle croisade est imprégnée d'une telle aura d'élévation humanitariste que tous ceux qui mettront en doute la sagesse d'une intervention dans une guerre civile obscure et compliquée seront dénoncés en tant que « racistes » se fichant de l'Afrique comme de l'an quarante. Oh !
Vous êtes opposé à l'intervention au Darfour, hein ? Les petits Africains
qui crèvent de faim, ça ne vous touche pas ? Le fait que notre
intervention ferait très probablement mourir encore plus de petits Africains,
voilà qui me paraît indubitable et même si ce n'était pas le cas,
l'intervention serait de toute façon encore une erreur. Ce serait même une
erreur grave parce que ce ne sont pas les « désastres humanitaires »
qui manquent, en ce monde et les alléger tous ne peut en aucun cas être le but
de la politique étrangère américaine. Cela signifierait devoir être en guerre
perpétuellement, à l'échelle mondiale, et cette guerre serait menée par les
États-Unis contre d'innombrables légions d'ennemis, y compris un très grand
nombre qui ne sont pas encore nés. C'est une
recette de troubles interminables, d'accroissement des dépenses et de
banqueroute finale, tant morale que financière. Parce qu'à la fin, nous
découvrirons que toute l'affaire a été mijotée par des intérêts divergents aux
agendas cachés et visant le profit, soit politique, soit financier. La vérité
finira par émerger : elle le fait toujours. Nous ne
pouvons aider l'Afrique sauf en commerçant avec elle et en accroissant nos
efforts humanitaires privés pour alléger ses souffrances. Le moins que l'on
puisse faire, toutefois, est de cesser d'encourager les pires éléments et les
plus antilibéraux qui soient en soutenant financièrement des gouvernements
comme ceux de l'Ethiopie et de l'Erythrée, dirigés par de vulgaires truands
payés pour faire les enchères de l'Amérique. Si nous voulons réellement aider
l'Afrique, nous nous tiendrons en dehors de ses affaires politiques internes,
nous nous mettrons à accorder davantage de visas aux citoyens de ce continent
et nous surmonterons notre propre sentiment de supériorité morale qui nous
permet d'imaginer que nous pouvons d'une manière ou d'une autre élever le monde
entier au niveau d'une banlieue américaine typique. Finalement, si cela ne souligne pas encore l'irrationalité spontanée des bienfaiteurs l'aile « gauche » et de l'aile hollywoodienne du Parti de la Guerre, rien ne peut le faire. |
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