La leçon de capitalisme islandais : un modèle à questionner
À première vue, évoquer le capitalisme islandais dans un espace dédié au communisme, c'est comme inviter un pingouin à un bal tropical. Pourtant, l'histoire singulière de cette île, ballotée par les tempêtes bancaires, mérite d'être racontée. Plongeons ensemble dans les eaux froides de l'Atlantique Nord pour découvrir ce qui s'est vraiment joué lorsque l'Islande a dit « non » - deux fois plutôt qu'une - à ses créanciers étrangers. Vous pensiez tout savoir sur la finance internationale ? Attendez de voir ce qui s'est tramé sur cette terre de glace et de volcans...
La leçon de capitalisme de l'Islande : entre crash et résistance populaire
Lorsque les grandes banques islandaises se sont transformées en géants mondiaux grâce à des montages sophistiqués, peu de monde aurait parié sur la suite. On parlait alors de croissance éclair, de petit pays qui voit grand, et bien sûr, de taux d'intérêt qui feraient pâlir la City de Londres. Mais la véritable histoire débute là où tout s'est effondré du jour au lendemain. Près de 50 milliards de dollars se sont volatilisés en fumée, laissant derrière eux un pays sidéré et des centaines de milliers d'épargnants étrangers sur le carreau.
Imaginez une partie de Monopoly géante où les billets partent en cendres sous vos yeux, et la banque elle-même fait faillite. C'est à peu près ce qui attendait l'Islande.
Banques en roue libre : comment l'Islande a joué avec le feu
Les banques de Reykjavik n'avaient rien de modestes caisses rurales. Elles pratiquaient le carry trade, empruntant dans des devises à faible coût pour placer dans leur propre monnaie, la couronne islandaise. À ce petit jeu, elles proposaient aux clients étrangers des taux mirobolants. Les dépôts affluaient de tout le continent, notamment via la célèbre banque en ligne Icesave : 340 000 clients britanniques et néerlandais, séduits par la promesse de rendements généreux.
Mais quand la crise des subprimes s'est abattue, la magie s'est évaporée. Les marchés se sont fermés, les liquidités se sont taries, et d'un coup, c'est tout un système qui s'est effondré. Au final, les trois plus grandes banques furent nationalisées en urgence.
«Ce qui s'est passé en Islande, c'est une situation d'urgence qui ne pouvait être évitée. Ce que nous avons fait en 2008 n'était pas de notre libre choix.»
Cet aveu du ministre des finances islandais résume bien la situation : parfois, les lois du marché laissent peu de place à l'improvisation.
Référendums et refus : quand une nation se dresse face aux créanciers
L'épisode qui a marqué les esprits reste bien sûr ce double refus.
- Deux référendums successifs : les Islandais rejettent l'idée de rembourser la dette due au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, près de 4 milliards d'euros.
- Mobilisation populaire : une pétition, puis des urnes, pour demander avant tout la protection de leur économie nationale, avant celle des créanciers étrangers.
Ce n'était pas un geste de bravade ou de défi. Plus de 7 milliards d'euros de créances étaient en jeu, dont une large part couvrait la garantie minimale - 20 000 euros par client. Les autorités britanniques et néerlandaises ont choisi de rembourser d'abord leurs citoyens, puis de réclamer l'argent à Reykjavik.
À ce stade, on pouvait croire à une victoire populaire, voire à un pied de nez au capitalisme international. Mais l'histoire n'est jamais aussi simple.
Une métaphore marine : le naufrage, puis la nage avec les requins
Prenez un navire trop chargé (celui des banques islandaises), voguez dans une mer de promesses et de profits. La tempête arrive, le navire coule, et tout le monde doit nager. Qui sauve qui ? Voilà la question. L'Islande a choisi de construire son radeau à partir des restes de ses propres institutions, laissant les créanciers étrangers se débrouiller un temps dans les flots glacés.
Mais le capitalisme, c'est avant tout respecter certaines règles : la garantie des dépôts, la hiérarchie des créances, la liquidation ordonnée. L'Islande a négocié, patienté, expliqué qu'elle ne pouvait rembourser sans tout sacrifier chez elle, puis misé sur les actifs restants de ses banques. Une somme avoisinant 7 milliards d'euros d'actifs a été effectivement utilisée pour rembourser, progressivement, les sommes dues.
Ce que l'Islande a fait différemment :
- Sauvegarder l'économie nationale avant tout : refus d'austérité immédiate, priorité à la préservation du tissu social et du système de santé.
- Rendre les investisseurs responsables de leurs choix : lorsque les banques privées prennent des risques inconsidérés, ce sont d'abord les actionnaires et créanciers qui paient l'addition, et non la population entière.
- Respecter, malgré tout, les engagements de base : au final, les garanties ont été honorées via les liquidations, mais à un rythme dicté par la réalité, pas les injonctions internationales.
Ce n'était pas exactement un renversement de table. Beaucoup y ont vu une expérience de «capitalisme à froid», appliqué sans fioritures ni filet de sécurité pour les spéculateurs. L'inverse absolu des plans de sauvetage, où les pertes sont socialisées et les profits privatisés. [ Voir ici aussi ]
Modèle inspirant ou cas isolé ?
La tentation de présenter l'exemple islandais comme un modèle pour d'autres pays a été grande. Certains l'ont proposé comme solution miracle pour la Grèce ou pour d'autres économies en difficulté. Mais les différences s'accumulent : la dette islandaise était principalement bancaire, et non publique. Les leviers de souveraineté monétaire - via la couronne - laissaient plus de marges de manœuvre. Enfin, la taille modeste du pays a permis des décisions rapides, moins parasitées par les jeux d'influence.
On aurait pu croire à une révolte anti-capitaliste. Au fond, c'est plutôt la logique la plus stricte du capitalisme qui s'est appliquée. Les risques sont assumés par ceux qui en bénéficient. Les pertes ne sont pas épongées par le contribuable à l'infini. Un rappel brutal, mais salutaire, des règles du jeu.
À travers cet épisode, l'Islande illustre un paradoxe : pour sauver le bien commun, il a fallu casser les mécanismes automatiques de remboursement, faire preuve de courage politique, puis improviser, tout en restant fidèle à certains principes. Si l'histoire de Reykjavik invite à tirer des leçons, c'est peut-être d'abord celle-ci : aucun système économique, aussi robuste soit-il, ne tient sans la confiance, ni sans la capacité à réinventer ses propres règles face à la tempête.

